Politique : Les nouveaux accapareurs de la République


Il fut un temps où l’île Maurice se méfiait des « conseillers de l’ombre ». Ces personnages sans mandat populaire qui, tapis derrière les rideaux du pouvoir, semblaient décider de tout sans jamais avoir à affronter les électeurs.

Le 10 novembre 2024, les Mauriciens pensaient avoir tourné cette page. Ils ont voté pour un changement, pour mettre fin à l’impression qu’un gouvernement pouvait être dirigé par des personnes que personne n’avait élues.

Quinze mois plus tard, le vieux film repasse au cinéma. Avec de nouveaux acteurs.

Dans le rôle principal, Ashok Prayag. Président de la commission chargée de réformer les pensions. Président de la SICOM. Administrateur à la SBM Holdings. Peut-être vice-président de la SBM demain. À ce rythme, il ne lui manque plus que la présidence de la météo et le contrôle des marées.

Lorsqu’il parle des pensions, parle-t-il comme expert ? Comme président de la SICOM ? Comme administrateur bancaire ? Comme futur vice-président ? Ou comme simple citoyen ? Les Mauriciens ont parfois du mal à suivre le scénario.

La réforme des pensions, elle, n’aura pas survécu à un week-end prolongé. Présentée le vendredi. Suspendue le lundi. Soixante-douze heures de gloire. Une réforme jetable, presque biodégradable. On a connu des promotions en supermarché qui ont duré plus longtemps.

Mais l’histoire devient encore plus intéressante lorsque l’on découvre que la communication du Bureau du Premier ministre est aujourd’hui dirigée par Touria Prayag.

Ainsi, pendant que l’un participe à façonner une réforme qui concerne des centaines de milliers de retraités, l’autre participe à façonner le récit officiel destiné à ces mêmes citoyens.

Une famille. Deux postes stratégiques. Zéro bulletin de vote.

Certains y verront une simple coïncidence. D’autres parleront d’un alignement astral exceptionnel. Les plus cyniques évoqueront une entreprise familiale particulièrement performante.

Pendant ce temps, les élus regardent passer le train.

Le peuple, lui, avait pourtant cru comprendre que les ministres gouverneraient, que les députés débattraient et que les conseillers conseilleraient.

Aujourd’hui, la frontière semble parfois plus floue qu’un pare-brise sous une pluie tropicale.

Le paradoxe est savoureux. Ceux qui dénonçaient hier l’influence des non-élus doivent désormais expliquer pourquoi certains non-élus semblent disposer d’un accès privilégié aux leviers du pouvoir.

L’histoire ne se répète jamais exactement. Elle change simplement de costume.

Les Mauriciens n’ont pas élu Ashok Prayag. Ils n’ont pas élu Touria Prayag. Ils ont élu un gouvernement.

Et lorsque les citoyens commencent à se demander qui dirige réellement le pays, c’est rarement un signe de bonne santé démocratique.

Car à force de voir les mêmes tentacules s’étendre vers les institutions, les réformes, les entreprises publiques et la communication gouvernementale, certains finissent par se demander si Maurice est encore dirigée par un cabinet ministériel... ou par une pieuvre particulièrement talentueuse.

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