Rencontre | Je m’appelle Liberté. On est en train de préparer mes funérailles.


Bonjour.

Mon nom est Liberté.

Certains d'entre vous me connaissent encore. Je suis cette vieille dame un peu encombrante qui permet aux citoyens de parler, de critiquer, de manifester et parfois même de dire à leurs dirigeants qu'ils se trompent.

Je sais, je sais... quelle drôle d'idée.

Pendant la campagne de 2024, on m'avait pourtant déroulé le tapis rouge. On me présentait comme l'invitée d'honneur du grand bal démocratique. On m'avait promis une nouvelle ère. Une renaissance. Une respiration.

J'étais la star du spectacle.

Deux ans plus tard, je découvre que j'étais surtout l'appât.

Car voyez-vous, dans certains royaumes, on ne tue jamais la Liberté d'un coup. C'est trop visible. Trop brutal. Trop vulgaire.

Les disciples modernes de Machiavel sont plus raffinés.

Ils commencent par parler de protection.

Ensuite, ils parlent de responsabilité.

Puis ils parlent d'encadrement.

Enfin, ils parlent de sécurité.

Et quand vous réalisez ce qui se passe, les chaînes sont déjà verrouillées.

Le Budget 2026-2027 nous annonce donc une petite modification technique de la Public Gatherings Act.

Une simple formalité administrative.

Une amende maximale multipliée par quatre.

De Rs 25 000 à Rs 100 000.

Une peine de prison qui passe de quatre à cinq ans.

Rien d'alarmant.

Après tout, ce n'est qu'une année supplémentaire derrière les barreaux.

Une année de plus à méditer sur les bienfaits de l'ordre public.

Une année de plus à remercier ses dirigeants pour leur générosité démocratique.

Machiavel aurait applaudi.

Pourquoi interdire les rassemblements quand on peut simplement rendre leur coût suffisamment élevé pour que les citoyens se censurent eux-mêmes ?

Pourquoi faire taire le peuple quand on peut lui apprendre à se taire tout seul ?

C'est plus élégant.

Plus moderne.

Moins salissant pour les statistiques internationales.

Le génie du système est là.

La manifestation reste autorisée.

Comme la liberté d'expression.

Comme la démocratie.

Sur le papier.

Toujours sur le papier.

Parce qu'une liberté qui fait peur n'est plus une liberté.

C'est une permission.

Et une permission peut être retirée.

Aujourd'hui, on augmente les sanctions contre ceux qui se rassemblent.

Demain, on expliquera que ceux qui protestent perturbent l'économie.

Après-demain, ils deviendront des fauteurs de troubles.

Puis des irresponsables.

Puis des ennemis de la stabilité.

Le dictionnaire des régimes nerveux est toujours le même.

Les mots changent.

Le résultat aussi.

Pendant ce temps, les citoyens regardent le spectacle.

Certains applaudissent.

D'autres se taisent.

Beaucoup espèrent que cela ne les concernera jamais.

Jusqu'au jour où leur propre cause aura besoin d'une manifestation.

Jusqu'au jour où leur propre colère cherchera une rue.

Jusqu'au jour où leur propre injustice demandera une foule.

Et ce jour-là, ils découvriront une vérité très simple :

Les lois créées pour faire taire vos adversaires finissent toujours par pouvoir vous faire taire vous aussi.

Je m'appelle Liberté.

En 2024, j'étais l'argument de campagne.

En 2026, je suis devenue un risque à gérer.

Ne soyez pas tristes pour moi.

L'histoire est remplie de gouvernements qui ont voulu me mettre en laisse.

Aucun n'a réussi éternellement.

Mais l'histoire est aussi remplie de peuples qui ont cru que cela n'arrivait qu'aux autres.

Et eux, malheureusement, ont souvent appris la leçon trop tard.

La démocratie mauricienne n'est peut-être pas morte.

Mais quelqu'un vient clairement de vérifier si le cercueil était à la bonne taille.

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