Caisse vide, mais Rs 10,8 milliards pour la M4 : le gouvernement a-t-il perdu le sens des priorités ?


Rs 10,8 milliards. C'est le montant qui sera nécessaire pour concrétiser le projet de l'autoroute M4, reliant Forbach à l'aéroport en traversant l'Est du pays. Un projet ambitieux qui refait surface après avoir été évoqué à plusieurs reprises par les gouvernements successifs, sans jamais réellement se matérialiser.

Pourtant, le précédent gouvernement avait déjà franchi une étape importante en lançant, en 2020, un appel d'offres pour la première phase du projet entre Bel-Air et Pont-Blanc (RDA/IFB/2020/66). Le chantier n'avait finalement pas vu le jour, les autorités de l'époque estimant que d'autres priorités routières et sociales méritaient davantage d'attention.

Et c'est là que réside tout le paradoxe.

À une époque où l'économie mauricienne affichait une meilleure santé financière, où les recettes de l'État étaient plus robustes et où les marges de manœuvre budgétaires semblaient plus importantes, le gouvernement d'alors avait choisi de mettre ce projet en veilleuse afin de privilégier d'autres investissements jugés plus urgents.

Aujourd'hui, nous sommes dans un contexte totalement différent. Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement actuel ne cesse de dresser le portrait d'une situation financière difficile. Caisse vide, finances publiques sous pression, héritage économique compliqué : le discours est répété à longueur de journée. Pourtant, c'est dans ce même contexte que l'on annonce un projet routier de plus de Rs 10 milliards.

La contradiction mérite d'être soulevée. Si les finances du pays sont réellement aussi fragiles qu'on nous le répète, est-ce le moment opportun pour engager Maurice dans un projet aussi coûteux ? Et si les ressources existent pour financer une telle infrastructure, alors le discours alarmiste sur l'état des caisses publiques mérite peut-être quelques explications supplémentaires.

Six ans plus tard, le ministre des Infrastructures nationales, Ajay Gunness, remet donc ce dossier sur la table. L'intention est louable. Personne ne conteste que Maurice aura besoin, tôt ou tard, d'une meilleure connectivité routière vers l'Est et l'aéroport. Mais la vraie question demeure : est-ce réellement la priorité aujourd'hui ?

Certes, le projet sera financé grâce à une ligne de crédit accordée par l'Inde. Mais un prêt reste un prêt. Au bout du compte, ce sont les contribuables mauriciens qui devront rembourser cette dette pendant des années. Une dette supplémentaire contractée pour construire du bitume et du béton alors que de nombreux citoyens peinent déjà à faire face à la hausse du coût de la vie.

Avant de penser à une nouvelle autoroute, ne faudrait-il pas d'abord sauver celles que nous avons déjà ?

L'état de certaines portions de la M1 devient de plus en plus préoccupant, particulièrement entre le collège Royal de Port-Louis et Réduit. Cette infrastructure stratégique, utilisée quotidiennement par des dizaines de milliers d'automobilistes, approche progressivement de sa fin de vie utile. Les réparations ponctuelles ne suffisent plus. Une réhabilitation en profondeur sera bientôt inévitable.

Et que dire des routes secondaires ? Dans plusieurs villes et villages, les chaussées se dégradent à vue d'œil. Nids-de-poule, affaissements, marquages effacés, drains obstrués : le constat est parfois alarmant. Pour de nombreux Mauriciens, le problème n'est pas l'absence d'une nouvelle autoroute dans l'Est, mais plutôt l'état lamentable des routes qu'ils empruntent chaque jour.

D'ailleurs, le gouvernement lui-même reconnaît l'importance de préserver le patrimoine routier existant. La Road Development Authority travaille depuis plusieurs années sur la mise en place d'un système moderne de gestion des actifs routiers, le Road Asset Management System (RAMS). Son objectif est clair : établir un inventaire complet du réseau routier national, évaluer l'état des infrastructures et optimiser les investissements en matière de maintenance.

Cette démarche repose sur un principe simple : entretenir coûte toujours moins cher que reconstruire.

Dans ce contexte, la logique voudrait que l'on concentre d'abord les ressources disponibles sur la modernisation et la réhabilitation du réseau existant avant de lancer de nouveaux mégaprojets. Car une autoroute flambant neuve ne fera pas disparaître les routes dégradées que les Mauriciens empruntent quotidiennement.

L'autoroute M4 est sans doute un projet d'avenir. Mais l'avenir ne doit pas faire oublier le présent. Et aujourd'hui, les véritables urgences routières se trouvent peut-être moins dans les plans et les maquettes que sous les roues des automobilistes mauriciens.

Une belle vision, certes. Mais une vision qui peut encore attendre.

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