Interview | « On reconnaît l’arbre à ses fruits » : Rao Ramah alerte sur la crise à la CNT


topnews.mu a recueilli l’avis de M. Rao Ramah, ancien directeur général de la CNT, sur l’accident survenu lundi matin ainsi que sur les tensions et l’action industrielle observées au dépôt Rémy Ollier. Après avoir dirigé la corporation pendant quatre ans et demi, il livre son analyse de la situation actuelle, des relations industrielles et des défis opérationnels auxquels la CNT est confrontée.

TN : Quelle est votre première réaction après l’accident impliquant un autobus de la CNT hier matin ?

Rao Ramah : Ma première pensée va naturellement à la personne qui a malheureusement perdu la vie. Je présente mes sincères condoléances à sa famille et à ses proches. Mes pensées vont également au chauffeur et au receveur de la CNT, ainsi qu’aux passagers blessés. Je leur souhaite à tous un prompt et complet rétablissement. C’est une journée très triste pour toutes les personnes concernées, ainsi que pour la CNT dans son ensemble.

TN : Que pensez-vous de l’action industrielle menée hier matin par des employés au dépôt Rémy Ollier ?

RR : C’est profondément regrettable, car une situation de cette nature aurait, à mon sens, pu être évitée. La CNT emploie plus de 2 000 personnes, aux expériences, aux attentes et aux sensibilités différentes. Diriger une organisation de cette envergure exige de l’intelligence émotionnelle, de l’humilité et une bonne connaissance du terrain.

De nombreux employés travaillent au sein de la corporation depuis plusieurs décennies. Leur expérience doit être prise en compte lors de l’introduction de changements.

Durant mes quatre ans et demi à la CNT, nous avons mis en place de nouveaux systèmes, de nouvelles méthodes de travail et plusieurs changements importants. Ceux-ci ont pu être introduits sans conflit majeur parce qu’ils étaient expliqués et discutés avec les syndicats.

Une chose est certaine : durant toute cette période, nous n’avons jamais connu une action industrielle de cette nature. Nos relations avec les syndicats sont restées très bonnes, même en cas de désaccord.

TN : Qu’est-ce qui, selon vous, a conduit à cette situation ?

RR : Ce que nous observons semble traduire une détérioration des relations entre une partie des employés et la direction générale.

J’ai notamment entendu M. Sam Gérard, directeur représentant les travailleurs et membre du conseil d’administration, déclarer publiquement dans des vidéos qu’il aurait fait l’objet de représailles et de menaces. Si tel est le cas, cette situation doit être prise très au sérieux.

Lorsque j’étais directeur général, les comités conjoints de négociation (Joint Negotiating Committees, JNC) se réunissaient chaque mois afin que les syndicats puissent soulever régulièrement les problèmes avec la direction. J’entends qu’aujourd’hui, ces rencontres auraient plutôt lieu tous les trois mois. À mon avis, c’est insuffisant pour une organisation aussi grande et complexe que la CNT.

L’action de lundi matin donne le sentiment que plusieurs frustrations se sont accumulées jusqu’à atteindre un point de rupture.

TN : On entend également beaucoup de plaintes concernant un manque d’autobus sur les routes. Quel est votre regard sur cette question ?

RR : C’est une autre source importante de pression. Lorsqu’il manque des autobus sur les routes, le public doit attendre plus longtemps, les passagers deviennent frustrés et cette frustration retombe directement sur les chauffeurs, les receveurs et les autres employés.

Je me pose donc une question très simple : où sont passés tous les autobus ?

Sous mon administration, nous avions engagé un important programme de renouvellement et d’augmentation de la flotte. Cent cinq nouveaux autobus électriques ont déjà été reçus par la CNT. En plus de ces 105 véhicules, 200 autobus supplémentaires devaient également venir renforcer la flotte, et le processus avait déjà été lancé.

Ces 200 autobus supplémentaires auraient permis d’améliorer sensiblement la disponibilité des véhicules sur les routes. Une flotte plus récente signifie également moins de pannes, moins de réparations lourdes et des coûts de maintenance plus faibles. Cela aurait permis de dégager davantage de ressources pour d’autres priorités, notamment les conditions de travail et le bien-être des employés.

Pour moi, la CNT est une grande famille et elle doit être gérée comme telle, avec discipline, équité et considération pour tous ceux qui la font fonctionner.

TN : Que faudrait-il faire maintenant pour ramener le calme et améliorer durablement la situation ?

RR : Il faut agir rapidement sur deux fronts : répondre aux préoccupations des employés et améliorer la disponibilité des autobus.

Une flotte moderne améliore le service au public, réduit les contraintes pour le personnel et diminue les coûts de réparation et de maintenance.

Durant tout mon mandat, j’avais une boussole : le National Transport Corporation Act 1979.

Pour moi, le principe était simple : la CNT doit assurer un service adéquat au public voyageur tout en veillant aux intérêts de ses employés. C’est cette double responsabilité que j’ai essayé de respecter pendant mes quatre ans et demi à la tête de la corporation.

TN : Après la fin de votre emploi, vous avez été critiqué par le nouveau gouvernement pour toutes sortes de raisons. Que répondez-vous à ces critiques ?

RR : Je considère que ces critiques étaient motivées par des considérations politiques. Avec le temps, chacun peut juger sur les faits et sur les résultats. Comme le dit le proverbe, « on reconnaît l’arbre à ses fruits ». Les fruits que produit aujourd’hui la CNT sont visibles de tous, et chacun peut en tirer ses propres conclusions.

Ceux qui ont travaillé avec moi, ainsi que les employés de la CNT, savent qui je suis, comment je travaille et quelle a été ma contribution à la corporation. Cela me suffit. Mon travail parle de lui-même.

Aujourd’hui, une action rapide est nécessaire pour éviter de nouvelles actions industrielles. Une escalade serait catastrophique pour le public voyageur, tout particulièrement pour les étudiants qui doivent se rendre à leurs examens et qui dépendent du transport public.

La CNT appartient au pays, mais elle vit à travers ses employés et elle existe pour ses passagers. Il ne faut jamais perdre de vue ni les uns ni les autres.

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