PIB réévalué de Rs 58 milliards : que devient le « State of the Economy » de 2024 ?


La révision des comptes nationaux opérée par Statistics Mauritius change sensiblement la photographie de l’économie mauricienne en 2023. Avec près de Rs 58 milliards supplémentaires intégrés au Produit intérieur brut (PIB), une question se pose désormais : certaines conclusions du très commenté « State of the Economy », présenté par le gouvernement en décembre 2024, doivent-elles être relues à la lumière de ces nouveaux chiffres ?

Ce n’est pas une petite correction statistique. Statistics Mauritius a procédé à une révision majeure de ses comptes nationaux, conduisant à une hausse d’environ Rs 58 milliards du PIB nominal de 2023.

Cette réévaluation provient de trois éléments principaux : environ Rs 27 milliards découlent du changement d’année de référence et d'une meilleure couverture des données du recensement des activités économiques ; Rs 11 milliards résultent de l'application du nouveau Système de comptabilité nationale 2025 ; et quelque Rs 20 milliards proviennent de l'intégration des activités de négoce international de certaines Global Business Companies (GBC), conformément notamment aux recommandations issues de missions d'assistance technique du Fonds monétaire international.

Une économie plus importante que ce que l'on mesurait

Le point essentiel est celui-ci : cette révision ne signifie pas que Rs 58 milliards ont soudainement été « créées » dans l'économie. Elle signifie plutôt que la nouvelle méthodologie permet de mesurer différemment et plus largement certaines activités économiques qui étaient auparavant absentes, insuffisamment couvertes ou classifiées autrement dans les comptes nationaux.

Autrement dit, la taille statistique de l'économie mauricienne de 2023 était sous-estimée selon la nouvelle méthodologie.

Et c'est précisément là que le débat autour du State of the Economy devient intéressant.

Retour à décembre 2024

Présenté peu après l'arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement, le State of the Economy avait dressé un constat particulièrement préoccupant de la situation économique et des finances publiques laissées par l'administration précédente.

Le document avait notamment remis en question certains chiffres antérieurement avancés concernant la croissance et la situation des finances publiques.

Il indiquait notamment un PIB nominal de l'ordre de Rs 641 milliards pour 2023.

Or, avec la nouvelle série des comptes nationaux, Statistics Mauritius situe désormais le PIB 2023 autour de Rs 695 milliards.

Il existe donc un écart de plus de Rs 50 milliards entre la taille de l'économie telle qu'elle apparaissait dans le State of the Economy et celle qui ressort aujourd'hui des comptes nationaux révisés.

Cela ne signifie toutefois pas automatiquement que le rapport gouvernemental était « faux » ou « trompeur ».

Le State of the Economy avait été établi avec les statistiques et méthodologies disponibles à l'époque. Statistics Mauritius précise d'ailleurs que les nouvelles séries découlent de changements méthodologiques importants et ne peuvent pas nécessairement être comparées mécaniquement aux anciennes.

Mais certaines conclusions méritent d'être recalculées

La question devient beaucoup plus sensible lorsqu'on s'intéresse aux indicateurs exprimés en pourcentage du PIB.

C'est notamment le cas de la dette publique et du déficit budgétaire.

Le principe est relativement simple : lorsqu'une dette est comparée au PIB, le PIB constitue le dénominateur du calcul. Si la taille du PIB est revue sensiblement à la hausse alors que le montant de la dette reste identique, le ratio dette/PIB diminue mécaniquement, toutes choses étant égales par ailleurs.

Le State of the Economy avait notamment fait état d'une dette brute du secteur public de Rs 559,1 milliards, représentant 83,4 % du PIB à juin 2024.

Avec une révision aussi importante des comptes nationaux, il devient donc légitime de demander si certains ratios utilisés à l'époque doivent désormais être recalculés ou, à tout le moins, remis dans le contexte de la nouvelle série statistique.

Attention toutefois : il serait incorrect de simplement diviser les Rs 559,1 milliards par le nouveau PIB 2023 pour prétendre obtenir le « vrai » ratio de dette. Les périodes de référence, les définitions de la dette et les données du PIB utilisées doivent être harmonisées avant toute comparaison.

Le paradoxe

La situation présente néanmoins un paradoxe intéressant.

Le State of the Economy avait notamment remis en cause l'image de la performance économique présentée avant les élections de 2024.

Deux ans plus tard, la plus importante révision statistique des comptes nationaux conduit non pas à réduire, mais à augmenter substantiellement la valeur nominale de l'économie mauricienne en 2023.

Cela ne suffit pas à invalider les critiques formulées à l'époque sur la croissance réelle, la dette ou la gestion des finances publiques. Une hausse du PIB nominal résultant d'une nouvelle méthodologie n'est pas synonyme d'une croissance économique supplémentaire réellement intervenue en 2023.

Mais elle change incontestablement la base statistique sur laquelle certains indicateurs économiques et budgétaires sont appréciés.

Une clarification désormais nécessaire

La véritable question n'est donc peut-être pas de savoir si le State of the Economy était « mensonger ».

Elle est beaucoup plus précise : si le gouvernement devait refaire aujourd'hui le même exercice avec les comptes nationaux révisés de Statistics Mauritius, arriverait-il exactement aux mêmes ratios et aux mêmes conclusions ?

Une mise à jour comparative des principaux indicateurs utilisés dans le State of the Economy, PIB, dette/PIB, déficit/PIB, PIB par habitant et évolution sectorielle permettrait désormais de mesurer concrètement l'impact de cette révision de Rs 58 milliards.

Car si les méthodes statistiques évoluent, les conclusions économiques tirées des anciennes données méritent, elles aussi, d'être remises en perspective.

Le spectre de la « caisse vide » s’éloigne-t-il ?

Cette révision remet également sous les projecteurs une expression qui avait fortement marqué le débat économique après le changement de gouvernement : celle de la « caisse vide ».

Attention toutefois à ne pas confondre les deux notions. Les Rs 58 milliards supplémentaires de PIB ne représentent pas Rs 58 milliards retrouvées dans les comptes de l’État. Le PIB mesure la valeur de l’activité économique du pays ; il ne représente pas la trésorerie disponible du gouvernement.

La nouvelle donne statistique peut néanmoins modifier la lecture de certains indicateurs utilisés pour décrire l’état des finances publiques. Avec une économie désormais évaluée à une taille plus importante, les ratios exprimant notamment la dette ou le déficit en pourcentage du PIB doivent être examinés à la lumière de cette nouvelle base.

Le spectre de la « caisse vide » ne disparaît donc pas par la seule révision du PIB. Mais le récit économique qui l’accompagnait mérite désormais d’être confronté aux nouveaux chiffres officiels.

La question devient alors incontournable : avec les données dont dispose Statistics Mauritius aujourd’hui, le diagnostic posé dans le State of the Economy de décembre 2024 aurait-il été présenté exactement de la même manière ?

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