Démantèlement de la gratuité du pré-primaire : les parents paieront-ils demain le prix de l’incompétence gouvernementale ?


Il existe des réformes qui construisent. Et d'autres qui déconstruisent.

Celles annoncées pour le secteur pré-primaire donnent malheureusement l'impression que le gouvernement a choisi la seconde voie. Derrière des arguments de rationalisation budgétaire et de restructuration administrative se profile un constat de plus en plus difficile à ignorer : le pré-primaire est en train d'être progressivement démantelé.

À compter de janvier 2027, les établissements pré-primaires devront composer avec une réduction d'environ 50 % de leurs subventions de fonctionnement. Les Assistant-teachers, qui apportaient un accompagnement indispensable aux enfants nécessitant une attention particulière, disparaîtront progressivement. Les investissements dans les infrastructures sont pratiquement inexistants. Le statut de manager est supprimé dans de nombreux établissements, remplacé par un enseignant auquel on demandera d'assumer des responsabilités administratives supplémentaires pour une indemnité mensuelle de seulement Rs 5 000.

Mais ce n'est pas tout. Désormais, les écoles qui n'atteignent pas un minimum de vingt élèves ne seront plus éligibles aux subventions publiques. Pour de nombreuses petites structures, cette mesure pourrait tout simplement signer leur disparition.

Les conséquences sont faciles à anticiper. Si ces établissements ferment ou ne peuvent plus assurer leur fonctionnement, les parents n'auront d'autre choix que de supporter eux-mêmes une partie des coûts de l'éducation de leurs enfants ou de parcourir de plus longues distances pour trouver une école. En d'autres termes, ce sont les enfants qui risquent de payer demain le prix de décisions politiques prises aujourd'hui.

Et tout cela intervient au moment même où les plus grandes institutions internationales recommandent exactement l'inverse. L'UNESCO ne cesse de rappeler que l'éducation et la protection de la petite enfance constituent le premier pilier d'un système éducatif performant. La Banque mondiale souligne également que chaque roupie investie dans les premières années de la vie génère des retombées économiques et sociales parmi les plus élevées de tout le système éducatif. De nombreux pays développés comme émergents augmentent leurs investissements dans l'éducation préscolaire, conscients que les premières années conditionnent la réussite scolaire, l'employabilité future, la cohésion sociale et même la croissance économique.

Comment parler d'amélioration de la qualité de l'enseignement lorsqu'on retire progressivement les moyens humains, financiers et organisationnels qui permettent justement cette qualité ?

Plus inquiétant encore, aucune véritable vision n'accompagne ces mesures.

Où est le plan de modernisation du pré-primaire ? Où sont les nouvelles approches pédagogiques ? Où sont les investissements dans les équipements, la formation continue, les infrastructures, le numérique ou encore l'accompagnement des enfants présentant des besoins spécifiques ?

Aucune réponse.

Une réforme digne de ce nom prépare l'avenir. Celle-ci semble uniquement intéresser à couper les dépenses.   Et c'est précisément ce qui alarme de nombreux professionnels de l'éducation.

L'ancienne ministre de l'Éducation, Leela Devi Dookun-Luchoomun, qui avait porté la réforme historique de la gratuité du pré-primaire, estime que le pays est en train de faire fausse route.

« Le pré-primaire n'est pas une dépense que l'on peut réduire au gré des contraintes budgétaires. C'est un investissement stratégique dans le capital humain de notre pays. Tous les experts en éducation, toutes les grandes institutions internationales et tous les pays qui ont réussi leur développement reconnaissent que les premières années de la vie sont déterminantes pour l'apprentissage, la réussite scolaire et l'épanouissement de l'enfant.

Lorsque nous avons instauré la gratuité de l'éducation pré-primaire, notre objectif était clair, plus d’équité. Offrir à chaque enfant, indépendamment de son origine sociale ou de ses moyens financiers, les mêmes chances de réussir dès le départ. Nous avions fait le choix de renforcer ce secteur, d'améliorer son encadrement et de lui donner la place qu'il mérite dans notre système éducatif.

Aujourd'hui, les décisions annoncées vont malheureusement dans la direction inverse. La réduction des financements, le retrait de ressources humaines essentielles, l'absence d'investissements dans les infrastructures et la disparition progressive de fonctions clés risquent d'affaiblir durablement un secteur qui constitue pourtant le fondement de toute l'éducation nationale.

On ne peut pas prétendre préparer les générations futures en fragilisant le premier niveau de leur parcours scolaire. Les difficultés rencontrées au primaire, au secondaire et même dans l'enseignement supérieur trouvent souvent leur origine dans les premières années de l'apprentissage.

Au-delà des chiffres et des économies recherchées, c'est une véritable vision de l'éducation qui est en jeu. Je crains que cette réforme ne privilégie une logique purement comptable au détriment de l'intérêt supérieur de l'enfant. Les économies réalisées aujourd'hui risquent de coûter beaucoup plus cher demain, tant sur le plan éducatif que social.

L'éducation pré-primaire mérite d'être consolidée, modernisée et valorisée, non démantelée progressivement. Une nation qui aspire à bâtir une économie de la connaissance ne peut pas commencer par affaiblir les fondations mêmes de son système éducatif. »

Cette prise de position résume parfaitement le véritable enjeu. La question n'est pas uniquement budgétaire. Elle est profondément politique.

Quel modèle éducatif souhaite construire Maurice ? Un système qui investit dans les premières années de l'enfant ou un système qui considère le pré-primaire comme une simple ligne comptable susceptible d'être réduite lorsque le gouvernement prétend les finances publiques se tendent ?

Le paradoxe est frappant. Le gouvernement affirme vouloir préparer Maurice aux défis de l'intelligence artificielle, de l'économie numérique et de l'innovation. Pourtant, il réduit les investissements précisément là où se construisent les compétences de demain.

Une nation qui aspire à devenir une économie du savoir ne peut pas commencer par économiser sur les enfants de trois, quatre et cinq ans. Les conséquences ne seront peut-être pas visibles immédiatement. Elles apparaîtront dans cinq ans, dix ans ou quinze ans, lorsque les difficultés d'apprentissage, les inégalités scolaires et les besoins de rattrapage augmenteront.

Car en matière d'éducation, économiser à ce niveau aujourd’hui finira par coûter beaucoup plus cher demain. Le pré-primaire devrait être une priorité.

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