Affaire MV APEX : un navire à l’ancre, un scandale qui prend le large


L'affaire du MV Apex, immobilisé depuis plusieurs jours au large de Port-Louis avec plus de 500 têtes de bétail à son bord, prend une tournure encore plus explosive. Alors que le débat public s'était jusqu'ici concentré sur les aspects sanitaires, administratifs et politiques de cette affaire, une longue prise de position d'Alain Malherbe, expert reconnu du secteur maritime et portuaire, vient jeter une lumière nouvelle sur ce dossier qui pourrait cacher une bataille économique bien plus profonde qu'il n'y paraît.

Dans un texte particulièrement argumenté, Alain Malherbe affirme ne parler ni au nom des armateurs ni pour défendre leurs intérêts. Il explique toutefois avoir accepté de rendre publique une correspondance reçue des gestionnaires du navire, estimant que de nombreux éléments essentiels n'ont jamais été portés à la connaissance de l'opinion publique. Selon lui, lorsque les faits ne sont présentés que partiellement, il devient impossible pour les citoyens de se forger un jugement éclairé.

Son intervention n'est pas anodine. Elle émane d'un homme qui affirme avoir consacré près de trois décennies au transport maritime de bétail à Maurice, ayant travaillé pour plusieurs opérateurs majeurs du secteur depuis 1998. Une expérience qui lui permet, dit-il, de parler de cette industrie avec une connaissance directe de ses mécanismes, de ses rapports de force et de ses pratiques.

Le cœur de son message est sans équivoque. Selon Alain Malherbe, le commerce du bétail à Maurice serait depuis de nombreuses années sous l'influence d'un véritable monopole dont le pouvoir dépasserait largement le simple cadre de la concurrence commerciale. Il affirme avoir acquis, au fil des années, la conviction que toute tentative de faire émerger un nouvel opérateur serait systématiquement combattue, au point où plusieurs entreprises ayant tenté de pénétrer ce marché auraient fini par disparaître. Il va jusqu'à rappeler que, malgré les interrogations soulevées au fil des années, même les autorités chargées de veiller au respect de la concurrence n'auraient jamais réussi à mettre fin à cette situation.

C'est précisément dans ce contexte qu'il invite à relire toute l'affaire du MV Apex.

La correspondance des gestionnaires du navire, rendue publique par Alain Malherbe, livre une version des faits radicalement différente de celle qui a jusqu'ici dominé l'espace médiatique. Les armateurs dénoncent ce qu'ils qualifient de campagne de désinformation visant à transformer leur navire en acteur principal d'un scandale politique alors qu'il ne serait, selon eux, qu'un transporteur pris au piège d'une guerre économique opposant différents intérêts commerciaux.

Le document retrace une succession d'événements remontant à plusieurs années et affirme que le MV Apex, lorsqu'il portait encore le nom de LSS Success, aurait déjà été ciblé à plusieurs reprises chaque fois qu'un importateur indépendant tentait de concurrencer les acteurs historiques du marché mauricien. Les armateurs évoquent notamment les difficultés rencontrées par Neel Agro entre 2019 et 2022 ainsi que l'échec du projet porté en 2023 par la Mauritius Meat Authority, qui avait pourtant lancé un appel d'offres officiel pour importer du bétail. Selon eux, leur navire serait resté immobilisé durant plusieurs mois avant que cette opération ne s'effondre, faute d'approvisionnement en bétail, entraînant d'importantes pertes financières.

Concernant la cargaison actuellement bloquée au large de Maurice, les gestionnaires du MV Apex affirment que les nombreux retards enregistrés au Mozambique ne seraient nullement le fruit du hasard mais la conséquence d'obstacles administratifs et commerciaux qui auraient considérablement ralenti les opérations de chargement. Selon leur version, ces délais auraient fait perdre au client du navire des débouchés commerciaux essentiels en Afrique de l'Ouest, l'obligeant à modifier la destination initialement prévue pour préserver ce qui pouvait encore l'être de son investissement.

Les armateurs rejettent également les critiques concernant les difficultés d'approvisionnement du navire. Ils soutiennent qu'aucun navire transportant du bétail ne peut raisonnablement embarquer plusieurs semaines de fourrage destinées à rester stockées pendant de longues périodes d'attente imprévues dans les ports. Selon eux, ce sont précisément les blocages subis avant le départ qui auraient progressivement épuisé leurs réserves de nourriture, d'eau et de carburant.

Autre élément particulièrement sensible, les gestionnaires contestent les arguments avancés autour des risques sanitaires liés à la provenance mozambicaine des animaux. Ils estiment que ces risques pourraient être maîtrisés grâce à des mesures classiques de quarantaine et à des analyses vétérinaires approfondies, comme cela se pratique dans de nombreux pays confrontés à ce type de situation. À leurs yeux, les considérations techniques seraient aujourd'hui utilisées comme un obstacle administratif davantage que comme une impossibilité scientifique.

Mais Alain Malherbe ne s'arrête pas là. Dans son analyse, il affirme que plusieurs déclarations publiques du ministre de l'Agro-industrie seraient incompatibles avec certains documents qu'il dit avoir personnellement consultés et dont il a déjà divulgué une partie. Sans formuler d'accusation directe, il estime que les nombreuses incohérences relevées dans ce dossier imposent désormais aux autorités une obligation de transparence totale afin de dissiper les doutes qui continuent de grandir.

Il rappelle également un principe fondamental du droit maritime international. Un navire marchand, souligne-t-il, n'est qu'un transporteur exécutant un contrat d'affrètement. Les différends commerciaux opposant un affréteur, un importateur ou des autorités administratives ne devraient jamais conduire à assimiler le navire, son équipage ou ses armateurs aux responsables des litiges qui les entourent. Selon lui, la réputation du MV Apex aurait été gravement affectée alors même que les faits demeurent largement contestés.

Enfin, Alain Malherbe pose une question qui ne manquera pas d'alimenter le débat. Alors que d'importants moyens de la National Coast Guard sont mobilisés autour du MV Apex, il s'interroge sur les ressources qui peuvent être consacrées, dans le même temps, à la lutte contre le trafic de drogue en mer, un phénomène qui continue de représenter une menace majeure pour Maurice. Il rappelle également que si l'ancien LSS Success a été cité dans une affaire de stupéfiants en 2020, plusieurs autres navires, y compris des bâtiments appartenant à des compagnies internationales et, plus récemment, un bâtiment de la National Coast Guard, ont eux aussi été associés à des enquêtes ou à des saisies de drogue. Selon lui, la justice et l'exigence de transparence ne sauraient être sélectives.

Par sa publication, Alain Malherbe ne se contente donc pas de défendre un navire. Il remet frontalement en question le fonctionnement d'un secteur économique qu'il décrit comme verrouillé depuis de nombreuses années et invite les autorités à répondre à des interrogations qui dépassent désormais largement le seul sort des centaines de bovins bloqués en rade. Si les affirmations contenues dans cette correspondance sont exactes, l'affaire du MV Apex pourrait bien révéler un affrontement beaucoup plus vaste, où se croisent intérêts économiques, décisions administratives, influence politique et contrôle d'un marché particulièrement stratégique pour Maurice.

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