À Maurice, le danger ne fait pas de bruit. Il ne se voit pas toujours. Et pourtant, il est là, installé depuis des décennies dans des milliers de foyers. L’amiante, utilisé massivement dans la construction des maisons CHA/EDC dans les années 1960, continue aujourd’hui de planer comme une menace silencieuse au-dessus de nombreuses familles.
C’est dans ce contexte lourd que la question a refait surface au Parlement, à l’initiative de la députée Joanna Bérenger, interpellant le ministre du Logement et des Terres, Shakeel Mohamed, sur les risques sanitaires liés à ces habitations. La réponse du ministre, mesurée et prudente, a introduit une nuance inattendue dans un débat souvent tranché.
Devant l’Assemblée, Shakeel Mohamed a expliqué avoir pris connaissance de l’ensemble des rapports existants sur la question, y compris ceux qui remettent en cause le caractère systématiquement toxique de ces logements. Il a appelé à une approche « dispassionnée », refusant toute posture alarmiste qui, selon lui, pourrait susciter une peur injustifiée parmi les habitants. Pour le ministre, il est essentiel de s’en tenir aux conclusions scientifiques et de déterminer avec précision si ces structures présentent un danger réel avant toute décision majeure. Si tel est le cas, a-t-il assuré, un rapport sera soumis au Cabinet pour trancher.
Cette position tranche avec le discours dominant de ces dernières années, qui a souvent présenté ces maisons comme intrinsèquement dangereuses. Pourtant, sur le terrain scientifique, la réalité est plus nuancée mais tout aussi préoccupante. L’amiante, lorsqu’il est intact, peut rester relativement stable. Mais avec le temps, sous l’effet de l’usure et des intempéries, il se dégrade. Et c’est précisément dans cet état qu’il devient redoutable. Les fibres qu’il libère, invisibles à l’œil nu, s’infiltrent dans l’air et, une fois inhalées, peuvent provoquer des maladies graves, souvent irréversibles, allant de pathologies respiratoires chroniques à certains cancers.
À Maurice, cette problématique n’est pas marginale. Des milliers de logements ont été construits avec ce matériau, et plus de 1 500 d’entre eux étaient encore en existence et majoritairement occupés récemment . Après plus de soixante ans d’exposition aux éléments, la question de leur état réel ne peut plus être ignorée. Derrière les murs, ce sont des familles, des enfants, des personnes âgées qui vivent au quotidien dans un environnement dont la dangerosité fait débat, mais dont le potentiel de risque est bien documenté.
L’État, qui a conçu et ensuite cédé ces habitations à leurs occupants, se retrouve aujourd’hui face à une responsabilité complexe. Plusieurs rapports officiels, au fil des années, ont reconnu la nécessité d’agir et recommandé le remplacement progressif de ces logements, en particulier pour les populations les plus vulnérables . Des engagements financiers ont même été annoncés. Mais sur le terrain, les avancées restent limitées, freinées par des contraintes juridiques, des situations d’héritage non résolues et des moyens financiers insuffisants.
Le débat relancé au Parlement met ainsi en lumière une tension profonde entre prudence politique et urgence sanitaire. Faut-il attendre une certitude scientifique absolue au risque de prolonger l’exposition de milliers de personnes, ou agir au nom du principe de précaution, quitte à mobiliser des ressources considérables et à provoquer une inquiétude généralisée ? La réponse n’est ni simple ni immédiate.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que le temps joue un rôle déterminant. Chaque année qui passe accentue la dégradation des matériaux, augmente le risque potentiel et prolonge l’incertitude pour les habitants concernés. Dans ce dossier, l’enjeu dépasse largement la technique ou le juridique. Il touche à la confiance du public, à la responsabilité de l’État et, surtout, à la santé de ceux qui vivent au cœur de ces structures vieillissantes.