Monsieur,
Votre récente chronique sur Maha Shivaratree nous interpelle. Non pas par sa virulence — nous sommes accoutumés aux provocations médiatiques — mais par l'étonnante constance avec laquelle vous réduisez l'expression spirituelle hindoue à des métaphores dégradantes.
DE VOS PROPOS DE 2007 À VOTRE ÉDITORIAL D'AUJOURD'HUI
En 2007, vous écriviez dans le Nouvel Observateur que vous éprouviez de la « répugnance pour les petits flics hindous », arguant que l'enquête sur le meurtre de Vanessa Lagesse avait échoué parce que ces policiers « se sentaient gênés chez des Blancs ». Vous ne vous contentiez pas de critiquer une enquête policière — vous essentialisiez l'incompétence dans l'origine ethnique, vous confiniez des citoyens à leur ascendance, vous présupposiez l'incapacité de servir l'État basée sur la couleur de peau.
Aujourd'hui, vous décrivez Maha Shivaratree comme une « boîte de nuit », un « festival musical ». La progression est limpide : de la suspicion envers les « petits flics hindous » à l'incrédulité devant la dévotion de masse, vous ne cessez de mesurer la spiritualité de notre communauté à l'aune de vos repères culturels étroits. Ce que vous nommez « excès », nous le nommons foi. Ce que vous qualifiez de « bruit », nous l'expérimentons comme élévation.
SUR LA MUSIQUE SACRÉE ET VOTRE MÉCONNAISSANCE
Vous semblez estimer que la présence de chants et d'instruments durant le pèlerinage constitue une profanation du silence public. Permettez-nous de vous instruire sur ce que vous ignorez manifestement.
Dans la tradition shivaïte, Nataraja — le Seigneur de la Danse — tient dans sa main droite le damaru, le tambourin dont le son primordial Om engendra la création. Ce n'est pas un accessoire festif, c'est l'archétype du son cosmique. La danse de Shiva, le Tandava, n'est pas une performance artistique mais la métaphore du cycle éternel : création, préservation, dissolution, renaissance.
Les bhajans qui accompagnent les kanwarias ne sont pas des divertissements de rue. Ils sont le japa collectif, la répétition vibratoire qui transforme la marche pénible en méditation en mouvement. Le rythme régule la respiration, la mélodie élève l'esprit, la résonance crée une cohésion mystique entre des milliers d'âmes distinctes unifiées momentanément dans la même aspiration. Ce phénomène n'a rien à voir avec l'ambiance d'une discothèque — il s'apparente davantage au dhikr soufi ou au chant grégorien : une technique spirituelle de transformation intérieure par la vibration sonore.
Ganga Talao n'est pas un site de loisir. C'est un tirtha, un point de passage entre le monde profane et le monde sacré. La musique y fonctionne comme une porte acoustique vers l'invisible. Votre oreille de chroniqueur, habituée aux studios radio, n'est manifestement pas dressée à percevoir cette dimension.
SUR VOTRE CONCEPTION DE L'UNITÉ NATIONALE
Vous prétendez défendre « l'unité nationale » et « le respect de notre drapeau ». Or l'unité ne s'édifie pas par l'uniformisation culturelle imposée, mais par la reconnaissance mutuelle des héritages distincts. Maurice n'est pas un creuset où les différences se dissolvent — c'est une mosaïque où chaque tessère conserve son éclat propre.
Quand vous tolérez le son des cloches à Noël, les appels du muezzin à l'aube, les pétards du Nouvel An chinois, mais vous dénoncez les bhajans de Maha Shivaratree comme « provocation », vous révélez une hiérarchie sournoise des cultes. Votre « unité » ressemble étrangement à l'assimilation au modèle dominant.
UNE INVITATION
Nous ne sollicitons pas votre conversion, ni votre adhésion. Nous vous invitons simplement à la retenue intellectuelle qui sied à votre âge et à votre expérience. Cinquante ans de journalisme devraient avoir enseigné que les analogies hâtives sont les pièges de la pensée paresseuse. Comparer une procession de dévots jeûnant et priant depuis des décennies à l'agitation d'une boîte de nuit, c'est non seulement trahir une réalité observable, c'est s'inscrire dans une lignée de mépris de classe et de méconnaissance ethnique que vous avez inaugurée en 2007.
Marchez une nuit avec les pèlerins. Non pas pour enquêter comme en 2007, mais pour comprendre. Laissez-vous envelopper par le chant. Observez ces pieds nus sur l'asphalte brûlant, ces épaules meurtries, meurtries par le poids du kanwar, ces visages exténués mais illuminés. Peut-être alors saisirez-vous que ce que vous décriez comme « festival musical », nous le vivons comme amour absolu du divin.
« Le silence médiatique ne vaut pas sagesse. La provocation éditoriale ne vaut pas courage. Et la répugnance ethnique, même voilée de métaphore, demeure ce qu'elle est : une faute contre l'esprit républicain. »
Baag the Lion
Publié à l'intention de tous ceux qui confondent critique et mépris, observation et stigmatisation.