Il faut arrêter de se raconter des histoires. Dire que Maurice a « perdu la bataille » contre les drogues synthétiques est presque trop indulgent. Shakeel Mohamed a eu le courage de dire tout haut ce que beaucoup murmuraient tout bas. Mais la réalité, aujourd’hui, est plus grave encore : nous n’avons pas seulement perdu des batailles, nous avons laissé le champ libre.
Pendant que les discours se succèdent, la drogue circule. Pendant que l’on annonce des saisies, les laboratoires clandestins tournent. Pendant que l’on exhibe des arrestations, les recettes chimiques changent, s’adaptent, deviennent plus puissantes, plus mortelles. Le pays ne fait plus face à un phénomène marginal, mais à une industrie clandestine solidement installée, structurée, réactive, et toujours en avance sur l’État.
La question n’est donc plus de savoir si le problème est sérieux. La question est de savoir pourquoi nous faisons semblant de ne pas comprendre ce qui se passe.
Nous prétendons mener une guerre, mais contre qui exactement ? Contre le petit dealer de cité, interchangeable et sacrifiable ? Contre le consommateur, souvent jeune, souvent déjà détruit, que l’on exhibe comme preuve d’efficacité policière ? Ou contre les véritables cerveaux, ceux qui fabriquent, financent, distribuent et se dissimulent soigneusement derrière des couches d’intermédiaires ?
À force de ne pas vouloir répondre clairement à cette question, l’État mène une guerre sans ennemi désigné. Et une guerre sans ennemi clair est une guerre perdue d’avance.
Il faut avoir l’honnêteté de dire ce que tout le monde sait : les drogues synthétiques ne viennent pas principalement de l’extérieur. Elles ne débarquent pas par conteneurs mystérieux en provenance de pays lointains. Elles sont fabriquées ici, à Maurice. Dans des garages, des maisons, des zones industrielles, parfois à quelques rues seulement des écoles. Avec des produits chimiques accessibles, détournés, combinés, testés sur des vies humaines comme on teste un nouveau produit sur un marché.
Et pourtant, silence radio.
Aucune communication claire sur les substances saisies. Aucun détail précis sur les composants. Aucune explication honnête sur les effets réels de ces drogues, sur les organes qu’elles détruisent, sur les dommages irréversibles qu’elles causent. Pourquoi ? Par peur ? Par calcul ? Par incompétence ? Ou parce que dire la vérité obligerait à poser des questions dérangeantes sur les filières d’approvisionnement, les complicités, les négligences ?
Ce silence est criminel. Car à défaut d’information officielle, ce sont les rumeurs qui gouvernent. La banalisation qui s’installe. L’illusion que ces drogues sont « juste plus fortes », « juste différentes ». Pendant ce temps, des corps tombent. Des familles explosent. Des quartiers entiers s’enfoncent.
On réprime sans stratégie. On communique sans courage. On prévient avec des slogans vides pendant que la réalité, elle, devient de plus en plus violente. La drogue synthétique n’est plus une exception, c’est un système. Et l’État, lui, semble toujours en réaction, jamais en anticipation.
Le plus inquiétant, ce n’est pas l’existence de ces drogues. C’est l’impression d’abandon. L’impression que certains territoires ne comptent plus. Que certaines vies sont déjà considérées comme perdues. Que tant que le chaos reste contenu dans certains quartiers, on peut continuer à parler de « bataille » plutôt que d’échec structurel.
Mais une chose est certaine : on ne gagnera jamais cette guerre en arrêtant uniquement les exécutants, en fermant les yeux sur la fabrication locale, en refusant de dire la vérité au public. On ne gagnera jamais cette guerre sans transparence, sans courage politique, sans une volonté réelle de remonter les filières jusqu’au sommet, quitte à déranger.
La bataille est peut-être perdue. Mais ce qui se joue aujourd’hui, c’est autre chose : la crédibilité de l’État, la protection de sa jeunesse, et le droit de la société mauricienne à ne pas être sacrifiée par lâcheté ou par silence.
Et si nous continuons à appeler cela une simple « bataille perdue », alors oui, la guerre, elle, est déjà en train de nous échapper définitivement.