À mesure que le spectre d’une nouvelle hausse des prix des carburants se précise, le gouvernement affine son discours. Mais derrière des éléments de langage soigneusement calibrés, une réalité s’impose peu à peu : les chiffres du Price Stabilisation Account (PSA) sont aujourd’hui utilisés pour préparer l’opinion publique à une décision déjà actée.
Depuis plusieurs jours, le ministre du Commerce, Micheal Sik Yuen, avance avec insistance un chiffre devenu central dans sa communication : un déficit de Rs 5.2 milliards hérité du précédent gouvernement. L’affirmation est répétée, martelée, presque installée comme une évidence. Pourtant, lorsqu’on se penche sur les données officielles de la State Trading Corporation (STC), le récit apparaît bien plus nuancé — et surtout, bien moins accablant qu’il ne le laisse entendre.
Oui, ce déficit de Rs 5.2 milliards a existé. Mais il correspond à un moment précis : septembre 2023, en pleine sortie de crise post-Covid, dans un contexte international marqué par une volatilité extrême des prix pétroliers. À cette période, le gouvernement d’alors avait fait un choix politique clair : absorber une partie du choc pour éviter d’alourdir davantage le fardeau des ménages mauriciens. Une décision coûteuse, mais assumée, dans une logique de protection du pouvoir d’achat.
Ce qui est aujourd’hui passé sous silence, c’est l’évolution de ce déficit par la suite. Car les chiffres officiels montrent qu’au fil des mois, ce trou s’est progressivement résorbé. Au moment du changement de gouvernement, en décembre 2024, le déficit du PSA s’établissait à Rs 3.4 milliards. Autrement dit, une réduction de Rs 1.8 milliard avait déjà été opérée.
Ce détail n’en est pas un. Il change fondamentalement la lecture de la situation. Car évoquer un héritage de Rs 5.2 milliards sans mentionner cette baisse significative ne relève pas d’un simple oubli. C’est un choix narratif. Une manière de figer la réalité à son point le plus critique pour en amplifier l’impact politique.
Ce glissement dans la présentation des chiffres s’inscrit dans une mécanique bien rodée. En mettant en avant un déficit maximal, le discours installe un sentiment d’urgence et de contrainte. Il construit un récit simple, presque inévitable : la situation serait héritée, dégradée, et nécessiterait des mesures difficiles. Dans ce cadre, une hausse des prix apparaît non plus comme un choix, mais comme une nécessité. Mais la réalité est plus complexe, et surtout, moins alarmiste que ce que l’on cherche à faire croire.
Le même exercice de présentation partielle se retrouve lorsqu’il est question du “profit” d’environ Rs 3.3 milliards réalisé sous le mandat actuel. Là encore, le chiffre est avancé sans nuance, comme preuve d’une gestion efficace. Pourtant, une part significative de ce montant, environ Rs 1.8 milliard, découle directement du redressement amorcé avant le changement de gouvernement. En ne dissociant pas clairement ces éléments, le discours entretient une confusion qui profite à la narration politique en place.
Au fond, ce débat dépasse la simple question des chiffres. Le Price Stabilisation Account n’est pas qu’un mécanisme technique destiné à amortir les fluctuations du marché international. C’est aussi un levier politique, un outil de gestion de la perception publique. Et lorsque sa lecture est orientée, c’est toute la compréhension de la situation économique qui se trouve biaisée.
La question qui se pose aujourd’hui est donc essentielle : prépare-t-on la population à une hausse inévitable, ou cherche-t-on à en construire la justification en réécrivant partiellement les faits ?
Car une chose demeure incontestable : les données de la STC sont publiques, vérifiables, et racontent une trajectoire claire. Celle d’un déficit qui a atteint un pic en 2023 avant de reculer de manière significative par la suite. Réduire un déficit de Rs 5.2 milliards à Rs 3.4 milliards en un peu plus d’un an n’est pas un détail. C’est un élément central de la réalité économique.
Sollicitée par topnews.mu, l’ancienne ministre du Commerce, Dorine Chukowry, n’a pas mâché ses mots. Elle insiste sur la nécessité d’un débat honnête, à la hauteur des enjeux économiques actuels : « Dans un contexte où le coût de la vie pèse déjà lourdement sur les Mauriciens, la confiance dans les institutions devient un enjeu majeur. Mais cette confiance ne peut exister sans transparence. Dire une partie de la vérité ne suffit pas lorsqu’elle en masque une autre. Le débat sur les prix des carburants est légitime. Il mérite d’être mené ouvertement, avec rigueur et honnêteté. La manipulation des chiffres, elle, ne l’est pas. »
