- Comment décririez-vous aujourd’hui l’état du paysage politique mauricien ?
Pitoyable ! La politique à Maurice et un peu partout ailleurs - surtout en Occident et dans les pays occidentalises ou à relent occidental - est devenue un terrain de jeu infect où non seulement tous les coups sont permis mais aussi un terrain où on se fait et se défait très vite juste pour garder ou prendre le pouvoir.
À Maurice, quand un Paul Bérenger avoue avoir fait alliance avec le Dr Navin Ramgoolam juste pour chasser le MSM du pouvoir, cela démontre clairement où nous en sommes. Malheureusement.
- Assiste-t-on à une simple crise conjoncturelle ou à une transformation structurelle du système politique ?
Non, une crise conjoncturelle mais de haute importance car c'est la survie de l'Alliance du Changement qui est en jeu, avec un MMM sur des sables très mouvants. On vit une situation politique instable depuis les premières colères publiques de Paul Bérenger en novembre dernier, et depuis sa démission comme premier ministre adjoint, on vit une véritable crise politique car on ne sait plus qui est qui et qui fait quoi. Vivement que cela se termine, c'est-à-dire que la crise interne du MMM soit résolue !
- Le modèle politique mauricien est-il en train de s’essouffler ?
Oui, tout à fait, il est temps de passer à autre chose, à un autre modèle comme vous le dites. Mais le problème est double : les anciens ou plutôt les aînés sont toujours là, et dans certains cas, plus que jamais, et de l'autre côté, peu de personnes sont disposées à entreprendre quelque chose de nouveau en politique. Le système est vicié et pour sortir du système, il faut de l'audace, de la force mentale, d'un minimum de finances, et une réflexion autre non seulement sur la société mais sur notre devenir. Et cela, peu de personnes ou d'organisations peuvent ou osent le faire. En vérité, c'est une révolution cérébrale qu'il faudrait.
- Le départ ou la démission de Bérenger peut-il déstabiliser durablement l’équilibre du pouvoir ?
Oui, et c'est déjà le cas ! Ce quatrième mandat du Dr Navin Ramgoolam est bien compromis en tout cas ! Mais ce n'est guère une surprise pour moi, car en 2014, je n'avais aucune foi en l'alliance Navin-Paul, et en 2024, je disais que cela ne marcherait pas ! Et comme vous voyez, l'histoire non seulement me donne raison aujourd'hui, mais une majorité de ceux et celles qui ont voté pour l’Alliance du Changement en 2024 le regrettent amèrement !
- Peut-on parler d’un retour du “transfugisme politique” malgré les promesses initiales du gouvernement ?
Je n'ai jamais cru ou endossé le terme de transfuge politique. Je pense que tout un chacun a droit à sa liberté d'opinion. Si quelqu'un ou quelqu'une n'est plus à l'aise au sein d'une formation ou au sein d'une alliance politique, il ou elle devrait être libre de partir ailleurs sauf si c'est monnayé de quelque façon !
Et dans la conjoncture actuelle à Maurice, il faudra s'attendre à ce que plusieurs MMM quittent le pouvoir pour les raisons qui leur sont propres, et que certains restent au gouvernement pour d'autres raisons. C'est dans la logique des choses. Il y a vingt ou trente ans, le MMM fonctionnait autrement, mais les temps ont changé, les militants même ont changé, ils n'incarnent plus les valeurs d'antan.
- Quels sont les scénarios les plus probables dans les mois à venir ?
Difficile à dire, en vérité. Soit Paul Bérenger et son groupe forme un autre parti - c'est mon choix personnel - soit ils demeurent au MMM dans un courant minoritaire mais ce sera presque ingérable car on ne peut avoir au sein du même parti, une section qui serait au gouvernement et une autre section qui serait dans l’opposition ! En tout cas, ce serait du jamais vu à Maurice et peut-être même au monde !
Un autre scénario possible est que Paul Bérenger ait le soutien de l'Assemblée des délégués - faut-il encore qu'il y ait une liste actualisée ! - et renverse la décision du Comité central mauve. Cela est possible mais, à ce jour, paraît assez improbable. Si c'est le cas, la "bande des 15" devra former un autre parti ou joindre un des partis au pouvoir.
- Peut-on envisager une recomposition politique majeure ?
Oui, bien évidemment. J'ai dit cela à un hebdomadaire la semaine dernière : dans tous les cas de figure, la scène politique sera recomposée sauf, bien évidemment, si Paul Bérenger retourne au gouvernement mais il l'a lui-même dit mercredi dans sa conférence de presse, "aret reve kamarad".
- Une dissolution ou des élections anticipées sont-elles réalistes ?
A priori, il devrait avoir des élections anticipées car le peuple n'a pas voté pour que Paul Bérenger soit hors du pouvoir, mais le Dr Navin Ramgoolam ne le fera pas, certainement pas.
- Dans quelle mesure les crises internationales (Moyen-Orient, énergie, inflation) influencent-elles les décisions politiques locales ?
À Maurice, on en parle beaucoup et ça fait débat. Dans certains pays où la production locale est importante et donc, nettement moins dépendants des importations, cela se fait moins sentir et on en parle peu.
Cela dit, on ne finira pas de parler de la nécessité de l'accroissement de la production locale à Maurice, et de la réduction de la dépendance des importations ! C'est un discours qui dure depuis des décennies mais sans grand effet malheureusement ! C'est un des plus gros échecs du pays !
On se demande, par ailleurs, ce qui est arrivé à ces milliers d'arpents de terre que Maurice avait eus au Mozambique, à Madagascar, au Congo-Brazzaville, au Ghana etc. Même Rodrigues est sous-utilisé pour la production alimentaire !
- Maurice est-elle suffisamment préparée face aux chocs externes ?
Non, bien évidemment que non. Il n'y a aucune réflexion stratégique en ce sens, du moins dans le domaine public ou de la part des autorités. Il y a là une pauvreté intellectuelle extraordinaire car Maurice est capable d'entreprendre tellement de choses - et les institutions sont là ! - mais ceux et celles qui nous gouvernent tournent en rond et ne prennent absolument pas de décision stratégique. C'est un véritable échec.
- Le pays reste-t-il souverain dans ses choix ou devient-il dépendant de dynamiques globales ?
Excellente question et je dois dire, une question rare ! Maurice a perdu sa souveraineté depuis longtemps déjà et il est permis de se demander si le pays a véritablement été souverain depuis son indépendance.
Accroché à l'Occident par les forces politiques locales et pour des raisons économiques essentiellement (menées par les capitaines d'industries et le milieu des affaires local), le pays n'a jamais eu une orientation véritablement indépendante, malgré des ouvertures ici et là vers l'Asie et le continent africain.
On voit cela de nos jours avec l'affaire de rétrocession des Chagos : le gouvernement veut tellement l'argent des Britanniques et il craint tellement représailles quelconques des États-Unis qu'il ne prend pas position contre l'administration Trump sur l'invasion du Venezuela et le kidnapping de son président ! Pire, le gouvernement mauricien ne prend pas position contre l'agression des États-Unis et d'Israël contre un membre de l'Indian Ocean Rim Association (IORA), soit l'Iran, alors que Maurice est un des membres fondateurs de l'organisation régionale et abrite son siège à Ébène ! Voilà où en est-on aujourd'hui. Et ce n'est qu'un exemple parmi d'autres, malheureusement.
J'ai toujours dit que Maurice est un grand pays, mais ses dirigeants nous font comprendre depuis toujours qu'on est petit ! Triste constat.