Mon nom, c’est Regret. Avant, j’avais une vie simple. Pas parfaite, mais stable. Chaque mois, la CSG tombait et m’aidait à boucler mes fins de mois. Je ne roulais pas sur l’or, mais j’avançais. Tranquillement. Sans faire de bruit. Puis j’ai commencé à écouter.
Les discours, les promesses, les indignations répétées à longueur de meetings et de lives Facebook. On m’expliquait que je ne vivais pas vraiment libre, que quelque chose clochait dans mon pays, que je respirais un air qu’on m’avait déjà confisqué sans même que je m’en rende compte. À force d’entendre ça, j’ai fini par y croire. Moi qui n’avais jamais eu de problème à respirer, je me suis mis à étouffer… dans ma tête.
Et puis il y avait lui. Pas l’ancien leader connu de tous. Non. Un autre. Celui qu’on appelait “Missié Moustass”. Toujours sûr de lui. Toujours avec une “info fiable”. Je l’ai cru. J’ai voté. Mais surtout… j’ai décidé de “vey bwat”.
Cette nuit-là, je me suis retrouvé dans la cour du centre de dépouillement de ma région. Debout, comme beaucoup d’autres, à surveiller des urnes scellées comme si l’avenir du pays reposait sur nos épaules. Certains avaient pris des chaises, d’autres de quoi manger. On s’organisait comme si on partait au front. On se regardait avec sérieux, avec cette conviction qu’on était là pour empêcher quelque chose de grave. En réalité, on ne savait même pas quoi.
Les heures passaient lentement. De temps en temps, quelqu’un lançait une alerte, un mouvement, une suspicion. Une voiture qui passait devenait un événement. Un bruit suffisait à tendre tout le monde. Pendant quelques secondes, on se sentait utiles, presque héroïques. Puis tout retombait.
Je regardais autour de moi. Des téléphones braqués sur rien, des discussions basées sur des rumeurs, des certitudes construites sur du vide. Et au milieu de tout ça, moi. Debout. Fatigué. À commencer à me poser des questions.
Vers trois heures du matin, quelque chose a changé. Le silence est devenu plus lourd. Moins de paroles, plus de regards perdus. Je me suis assis, pour la première fois, et j’ai regardé mes mains. Celles qui travaillent, celles qui votent… et celles qui, ce soir-là, n’avaient servi qu’à tenir une illusion. Et si j’étais simplement là, à surveiller des boîtes, parce que j’avais laissé d’autres penser à ma place ?
Le jour a fini par se lever. Les résultats sont tombés, froids, indiscutables. Et avec eux, un silence encore plus profond. Pas de cris, pas de grandes déclarations. Juste une réalité qui s’imposait. Et surtout… plus de nouvelles de “Missié Moustass”. Plus de messages, plus de certitudes. Il avait disparu, comme disparaissent souvent ceux qui parlent le plus fort.
Aujourd’hui, je m’appelle toujours Regret. Sauf que maintenant, ça a un goût plus amer. Les fins de mois sont plus difficiles. Les dettes s’accumulent. Et les promesses, elles, se sont évaporées. Comme si elles n’avaient jamais existé. Parfois, la nuit, je repense à cette cour. À ces heures passées debout pour rien. À cette conviction que je croyais solide et qui s’est effondrée au lever du jour. On m’avait dit que je ne pouvais plus respirer. Aujourd’hui, je comprends mieux. Ce n’était pas le pays qui m’étouffait. C’était ce que j’avais accepté de croire.
