Il y a parfois des moments politiques qui valent tous les sondages du monde. Des moments où la population s’exprime librement, spontanément, sans filtre… et où la réalité vient gifler les stratèges en communication.
Le récent post publié par Defi Media autour du discours du Premier ministre, Dr Navin Ramgoolam, lors du 104e anniversaire de l’Arsenal Government School, est précisément de ceux-là. Dans son intervention, le Premier ministre a expliqué qu’il lui faudrait encore un autre mandat pour “réparer les dégâts” laissés par l’ancien régime. Apparemment, après quelques mois seulement au pouvoir, il faudrait déjà commencer à réserver la prochaine décennie pour espérer voir les résultats.
La réaction du public, elle, a été immédiate. Le post Facebook a généré plus de 18 000 interactions et plus de 7 000 commentaires à ce jour. Et il ne fallait pas être analyste politique pour comprendre l’ambiance générale. Une avalanche de sarcasmes, de moqueries, de colère et de commentaires parfois extrêmement durs politiquement.
Manifestement, beaucoup de Mauriciens ont eu du mal à contenir leur émotion face à cette perspective de “mandat supplémentaire” alors que le gouvernement peine déjà à convaincre sur son mandat actuel. Bien sûr, les défenseurs du régime expliqueront qu’il s’agit uniquement de “quelques internautes frustrés”. Le problème, c’est qu’à partir de plusieurs milliers de réactions massivement négatives, on ne parle plus vraiment d’un petit groupe isolé, on parle d’un vrai thermomètre populaire.
Et c’est là que la situation devient fascinante. Car pendant que la population gronde ouvertement sur les réseaux sociaux du groupe de presse lui-même, ce même groupe médiatique semble avoir découvert une nouvelle vocation : agence de réhabilitation politique.
Ce matin encore, dans la tranche d’information de 7h à 9h, l’omniprésence du nom du Premier ministre dans la couverture du Africa Forward Summit donnait presque l’impression qu’il n’y avait qu’un seul Mauricien sur le continent africain. Ton solennel. Couverture extensive. Valorisation permanente. À certains moments, plusieurs auditeurs ont probablement eu l’impression non pas d’écouter une radio privée historiquement connue pour son ton critique envers le pouvoir… mais carrément une chaîne de la MBC, cette station nationale qui, depuis longtemps, est devenue la risée d’une grande partie de la population précisément à cause de son biais assumé et presque militant en faveur du régime en place.
La différence, c’est qu’avec la MBC, les Mauriciens connaissent déjà le scénario. Mais voir aujourd’hui certains médias privés emprunter le même chemin, avec le même empressement et la même complaisance, voilà ce qui surprend, et inquiète.
La transformation est spectaculaire. Autrefois “chien de garde” du pouvoir, certains médias privés semblent aujourd’hui vouloir devenir chiens guides du gouvernement.
Et comme si cela ne suffisait pas, après cette longue séquence de mise en valeur gouvernementale, la même station a trouvé le moyen de s’attaquer au lancement du Front Militant Progressiste de Paul Bérenger, en allant chercher...un représentant du MSM pour commenter négativement cette nouvelle formation politique.
Le message devient difficile à manquer. Pendant que la population exprime son ras-le-bol, certains médias semblent avoir reçu pour mission de convaincre les Mauriciens qu’en réalité tout va très bien, que le leadership est extraordinaire, et que si le peuple grogne… c’est probablement parce qu’il n’a pas encore compris la grandeur du moment.
Mais au fond, tout cela ressemble surtout à une vieille technique politique remise au goût du jour : le fameux “spin doctoring”. Le spin doctoring, c’est l’art de contrôler la narration politique. Choisir soigneusement les mots, les images, les angles médiatiques et les sujets mis en avant afin de façonner la perception du public. Une sorte de chirurgie esthétique de l’information politique.
Bien sûr, cette pratique existait déjà auparavant. Mais ce sont surtout Tony Blair et le New Labour britannique de 1997 qui ont modernisé, centralisé et quasiment industrialisé cette méthode de gouvernance. Sous la houlette du célèbre Alastair Campbell, la communication politique est devenue une machine extrêmement disciplinée : contrôle du message, gestion agressive des médias, domination du cycle d’information de 24 heures, multiplication des éléments de langage et mise en scène permanente du pouvoir.
Et il faut reconnaître qu’à l’époque, cela fonctionnait remarquablement bien. Dans les années 1980 et 1990, les grands médias traditionnels et les télévisions nationales représentaient pratiquement les principales sources d’information pour la population. Contrôler les journaux télévisés, quelques radios influentes et les gros titres du matin permettait encore largement d’influencer l’opinion publique.
Or, plusieurs acteurs politiques et certains conseillers en communication à Maurice viennent précisément de cette époque et de cette école-là. Le problème, c’est qu’ils appliquent aujourd’hui des méthodes d’un autre temps dans un monde qui n’existe plus. Nous ne sommes plus dans l’ère où la population attendait religieusement le bulletin télévisé de 19h30 pour savoir ce qui se passe dans le pays.
Aujourd’hui, pratiquement chaque adulte mauricien possède un smartphone dans sa main du matin au soir. L’information circule en temps réel. Vidéos, commentaires, réactions, lives Facebook, TikTok, WhatsApp, réseaux sociaux, plateformes indépendantes, podcasts, captures d’écran, groupes privés : tout circule instantanément.
Le citoyen n’a plus besoin d’attendre qu’un grand groupe médiatique lui explique ce qu’il doit penser. Il voit. Il compare. Il vérifie. Il réagit lui-même. Et c’est précisément là que certains spin doctors semblent ne pas avoir compris que leur ancien pouvoir s’est considérablement affaibli.
Ou peut-être qu’ils le savent très bien… mais qu’ils continuent malgré tout pour satisfaire leurs maîtres politiques, pour montrer qu’ils peuvent encore influencer une “headline” matinale ou fabriquer artificiellement une impression de popularité gouvernementale.
Le problème, c’est qu’en réalité, ils rendent souvent un très mauvais service à ceux qu’ils cherchent à protéger. Car plus la tentative de manipulation paraît visible, plus elle produit l’effet inverse. Plus le spin doctoring devient grossier, plus le public voit les ficelles. Et dans un monde où l’information est partout, où les citoyens peuvent instantanément confronter le discours officiel à leur propre réalité quotidienne, ces techniques héritées des années 90 deviennent non seulement inefficaces… mais parfois contre-productives.
À force de vouloir polir artificiellement une image politique, certains finissent surtout par accentuer la méfiance populaire. La vraie question est donc simple : pourquoi un tel changement éditorial ? Qu’est-ce qui pousse certains médias privés à défendre le pouvoir avec une telle ardeur, parfois même plus intensément que la MBC elle-même ? Accès privilégiés ? Proximité politique ? Intérêts économiques ? Protection ? Faveurs ? Publicité d’État ? Les questions circulent désormais ouvertement dans l’opinion publique.
Car il faut être prudent avec le peuple mauricien. Il est politiquement mature, connecté, observateur et souvent beaucoup plus lucide que certains stratèges médiatiques semblent le croire. Les Mauriciens voient très bien quand un traitement médiatique devient déséquilibré. Ils voient quand certains sujets sont amplifiés et d’autres minimisés. Ils voient quand l’information commence à ressembler à une campagne de communication.
Et surtout, ils voient le décalage entre la réalité quotidienne du pays et le portrait presque idyllique parfois présenté dans certains bulletins d’information. Le danger pour ces médias est immense.
Car la crédibilité est comme du verre : difficile à construire, très facile à casser.
À force de spin doctoring intensif, certains groupes médiatiques risquent de découvrir qu’à vouloir trop protéger le pouvoir, ils finiront surtout par perdre la confiance du public.
Et dans une démocratie moderne, perdre la confiance du public est souvent le début de la fin.
Le peuple gronde déjà.
Le spin doctoring, lui, continue d’inonder.